Voir sa vie autrement - Extrait 2

Apprendre en jouant 

L’outil présenté dans cet ouvrage est un kaléidoscope d’un genre particulier qui contribue à la réflexion sur soi : il permet de se regarder sous une infinité d’angles. Les images qu’il renvoie de soi sont simplement des points de vue parmi d’autres. C’est comparable à un miroir : l’image reflétée dans un miroir dépend toujours de l’endroit où se tient celui qui regarde. Depuis son point de vue, il peut fixer son attention sur lui-même, l’arrière-fond, tel ou tel aspect, et varier les angles. On a donc autant d’images que de positions possibles. Le kaléidoscope de l’expérience est comme un miroir, que l’on va regarder sous différents angles, que l’on va tourner dans tous les sens, pour avoir une pluralité d’images. On développe une réflexion sur soi, en éclairant la multitude des éléments, caractéristiques, événements, phénomènes et influences qui nous « constituent ».

Les images de soi sont donc des éléments qui mobilisent très fortement la réflexivité de l’acteur. La réflexivité est la capacité de se voir soi-même comme un « objet » : « L’individu s’éprouve lui-même comme tel, non pas directement, mais seulement indirectement en se plaçant aux divers points de vue des autres membres du même groupe social, ou au point de vue généralisé de tout le groupe social auquel il appartient. Il entre dans sa propre expérience comme un soi ou comme un individu, non directement ou immédiatement, non en devenant sujet pour lui-même, mais seulement dans la mesure où il devient d’abord un objet pour lui, de la même manière que les autres individus sont les objets pour lui. Il ne devient un tel objet qu’en prenant les attitudes d’autrui envers lui à l’intérieur d’un milieu social, ou contexte d’expérience et de comportement, où il est engagé avec eux » [1]. George Herbert Mead nous dit ainsi qu’on n’est véritablement un sujet que lorsqu’on est devenu un objet pour soi-même, c’est-à-dire lorsqu’on est capable de réfléchir à sa propre image. Cette capacité est évolutive. Le caractère processuel de l’action montre que c’est à travers l’interaction que se constitue l’identité et la réflexion.

Les images de soi ne dépendent pas de la personne elle-même : elles sont le reflet d’une dynamique sociale dans laquelle la personne joue un rôle plus ou moins important. C’est par l’intermédiaire des valeurs que les relations acquièrent une prégnance sur les images de soi. Le regard qu’autrui porte sur nous mobilise des valeurs à travers lesquelles un « jugement » est émis et pour que cela nous affecte il faut que nous puissions reconnaître et partager les valeurs sur lesquelles repose cette évaluation de nous par autrui. Or la reconnaissance de certaines valeurs, et le rejet d’autres, dépend du besoin d’appartenance. Les « autres significatifs »[2], c’est-à-dire les personnes dont l’avis compte pour notre construction identitaire, sont effectivement très importants. Cela nous donne un certain sens de la continuité de notre être et de la permanence de nos caractéristiques.

Mais nous sommes aussi connus par différentes personnes sous différents angles. Nous avons des identités multiples. On pourrait dire que « un est infini » [3], au double sens d’incommensurable (dont on ne peut faire le tour) et de non fini (inachevé). On ne peut tomber dans le repli identitaire lorsqu’on considère qu’un individu est toujours inachevé, non-fini, parce qu’il n’existe que par et grâce à autrui. De même, on ne peut vouloir instaurer l’uniformisation dès lors que l’on a compris que « l’un » n’existe pas sans « l’autre ». L’uniformisation serait simplement la négation de soi. « Un est infini » convie l’idée de l’infinitude de l’être humain, qui n’arrête pas de se construire. L’être humain n’arrête pas de s’explorer soi-même…

La fameuse maxime de Socrate – « connais-toi toi-même » – implique donc qu’on se place à différents points de vue d’où on peut s’observer et se découvrir soi-même. Le kaléidoscope de l’expérience correspond exactement à cette idée. Il donne à l’injonction de Socrate une force renouvelée : se connaître soi-même en adoptant différentes postures, en changeant d’angles, et découvrir ainsi de nouvelles images de soi. N’est-ce pas là que réside la liberté ?

Lorsque nous pensons de manière réfléchie, nous explorons librement les multiples facettes de notre propre expérience. Nous nous aventurons dans des mises en relations des éléments constitutifs de notre expérience. C’est à travers les liens que nous effectuons que nous entrevoyons de nouvelles idées, de nouvelles interprétations, de nouvelles choses. Les choses existent-elles en soi ou seulement à travers nos perceptions et interprétations ? Entre la chose « objective » et sa perception « subjective », il y a tout un jeu qui se joue. Parce que nous jouons constamment, comme l’évoque le titre de l’ouvrage de Winnicott (« Jeu et réalité »). La chose se laisse percevoir à travers le prisme du jeu que nous développons autour d’elle. Nous pouvons toujours définir une pierre sous les multiples facettes et suggestions qu’elle nous inspire, il reste que si nous la lâchons par mégarde sur notre pied, cette pierre nous rappellera d’abord sa propriété physique !... Mais, passée la douleur, nous devrons quand même admettre que cette pierre ne se réduit pas pour autant à son poids. C’est au contraire notre manipulation maladroite, cette sorte de jeu que nous nous sommes inventé en tournant la pierre dans tous les sens, qui nous l’a fait ressentir à un moment donné d’un point de vue tout à fait physique et concret…

Cet exemple montre que nous expérimentons toutes les choses sous certains angles, en se plaçant par rapport à elles, en jouant avec elles, et en les éprouvant d’une certaine manière. Cette réduction de la réalité à certaines de ses propriétés ou caractéristiques est justement un procédé indispensable pour pouvoir se mouvoir dans le monde. L’espace et le temps ne sont pas donnés une fois pour toute : nous reconstruisons constamment ces deux dimensions. Pour ce faire, nous devons découper la réalité en éléments reconnaissables et classifiables, donc réutilisables pour être en mesure de construire des routines et finalement une conduite. Il y a ainsi toujours sélection de l’information en fonction de son degré de pertinence pour la ligne de conduite que l’on suit, celle-ci se modifiant avec l’intégration de nouveaux apprentissages et donc de nouveaux enseignements qui vont l’altérer et la réorienter.

La sélection et l’interprétation des choses sont toujours liées à l’intérêt du sujet pour un objet. C’est dans ce sens que John Dewey parle d’un « soi actif » : il considère que l’individu est actif parce qu’il oriente ses comportements en fonction de la projection qu’il se fait du monde tel qu’il voudrait qu’il soit [4]. L’acteur n’est pas entièrement déterminé par des causes antérieures, il est aussi l’architecte de son environnement. L’acteur agit par intérêt pour un système social dans lequel il se projette. Il élabore ses motivations en relation avec le monde tel qu’il le perçoit et en fonction de sa conception d’un monde idéal tel qu’il se le représente. Le « soi actif » se situe au niveau de la réflexivité, du dialogue intérieur que la personne développe.

L’individu attribue un sens aux événements en élaborant un « discours » à leur propos. Il mobilise sa réflexivité discursive : « Une personne est un agent qui se donne des buts, qui a des raisons de faire ce qu’il fait et qui est capable, si on le lui demande, d’exprimer ces raisons de manière discursive » [5]. Les individus connaissent différentes phases ou étapes de vie, correspondant sans doute, en partie du moins, à l’interprétation générale qu’ils font des évènements qui leur arrivent. Des schémas d’interprétations récurrents, autrement dit des « discours » typiques, sont constitutifs de ces étapes. Pour qu’ait lieu le passage d’une étape de vie à une autre, il faut que l’individu donne un sens nouveau aux choses qui lui arrivent et à celles qu’il fait advenir. Cela signifie que la réflexivité est essentielle pour que l’individu élabore activement un sens donné aux choses passées, présentes et aux projections qu’il se fait par rapport à l’avenir. Tout discours (motif) donne sens au présent, et il est également constitutif de la capacité à se projeter dans le futur. L’individu adopte, en fonction de ses projections les attitudes et comportements qui semblent devoir y concourir. Ce que Dewey a appelé le « soi actif » peut donc très bien se refléter dans le kaléidoscope de l’expérience : il est à la fois un révélateur de notre subjectivité et un instrument stimulant notre réflexion.

« Un esprit sain dans un corps sain », dit l’adage. C’est aujourd’hui plutôt le corps qui prédomine et l’esprit est un peu laissé pour compte… Or, nous ne manquons pas d’occasions de réfléchir. Nous disons d’ailleurs volontiers qu’il y a « matière à réflexion ». Ce ne sont pas les choses sur lesquelles nous pouvons réfléchir qui manquent, mais plutôt des instruments pour développer la réflexivité que nous avons déjà en nous. A l’école, nous avons le plus souvent « empilé » des connaissances, alors que, comme le soulignait il y a déjà un siècle John Dewey, l’école devrait avant tout apprendre aux élèves à raisonner. Il s’agit de développer des supports suffisamment interculturels et nuancés, simples et complexes à la fois, pour stimuler une réflexivité active et libre faisant honneur à nos facultés propres. Notre réflexivité est un potentiel qui ne demande qu’à être cultivé et développé.

La liberté de penser est la condition de développement de la réflexion. La pensée procède par suggestions, méandres, détours, mais il est possible d’entraîner une pensée réfléchie, concentrée et constructive. Elle peut être soutenue par des supports fonctionnant comme des jeux pour l’esprit, et le kaléidoscope de l’expérience est un de ces jeux. Dans toute activité réflexive il y a une part ludique, et c’est elle qui nous rend humain. Nous apprenons en jouant. C’est pourquoi on devrait conjuguer Dewey et Winnicott et dire que le jeu est le meilleur ami de l’homme : « learning by playing ».

 

Notes
[1] George Herbert Mead, L’Esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963, p. 116 (« Mind, Self and Society », University of Chicago Press, 1934).
[2] Peter Berger & Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, Paris, Masson/Armand Colin, 1996 (2ème édition), p. 184.
[3] One is infinite, idée inscrite dans le logo Active-Self. Voir en fin d’ouvrage.
[4] John Dewey (1916) : « Démocratie et éducation. Introduction à la philosophie de l’éducation », Paris : Editions l’Age d’Homme, 1983 (pour la version française), pp. 414-415. J’ai fondé Active-Self en référence à la philosophie de John Dewey (voir en fin d’ouvrage).
[5] Anthony Giddens, La constitution de la société, Paris, PUF (pour l’édition française), 1987, p. 51.

 

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