L'empreinte du vide - chapitre 4

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Comment ne pas devenir un salaud
 
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Eh bien voilà, on était donc en phase sommeil. C’est marrant, quand je prends une histoire au vol, je ne sais jamais si on est dans le rêve ou la réalité. Moi, Prométhée, je n’ai pas l’omniscience des Dieux, même si j’en connais un bout. Mais je n’ai pas non plus le besoin des hommes de toujours savoir où ils se trouvent. J’entre juste dans leurs têtes, peu importe que leurs pensées soient éveillées ou non, qu’ils soient ici ou ailleurs, avant ou maintenant. Elles sont toutes constitutives de leur être, pourquoi donc les trier selon des critères aussi spécieux que le conscient et l’inconscient ? Les petits malins qui se croient à moitié médiums parce qu’ils travaillent sur l’inconscient proclament cela en pleine conscience. Ils essaient de creuser un petit trou pour guigner, mais ils sont toujours de l’autre côté du mur. Pauvres prisonniers cherchant à s’évader de leur humaine condition. Moi, Prométhée, je ne vois pas non plus tout d’un coup, je voyage au hasard des actions et j’ignore où elles vont m’amener, mais j’ai autre chose qu’une petite cuiller pour creuser dans le mur. Quelque chose de bien plus efficace : j’ai tout le temps. Ayant l’éternité, je peux observer n’importe quelle action en train de se dérouler, car une action ne se termine vraiment qu’aux yeux de ceux pour qui le temps est compté. Ils n’ont pas le loisir d’y rester suspendus. Ils sont obligés de passer à autre chose. A chacun sa peine. Eh oui ! Faut pas croire ! On n’entre pas non plus dans l’infini de l’immortalité sans en payer le prix. Moi j’ai chaque jour le foie dévoré par l’Aigle du Caucase, et chaque nuit mon foie repousse pour se faire à nouveau déchiqueter le lendemain. Non, on n’entre pas ici à la légère, avec un cerveau à peine picoré par la psychanalyse. Faut bien le dire, l’éternité c’est pas une sinécure ! On s’y ennuie ferme. Alors ne venez pas faire les malins ! Bon, je m’emporte un peu. Revenons à nos moutons, ou plutôt à notre professeur : Charles-Arthur Doubledièse… et gaucher en plus ! Soit !  Doubledièse vient donc de se faire expulser de son rêve par un drôle de carton rouge. La pauvre hôtesse de l’air n’y peut rien, elle est bien obligée de faire son service. Sous des dehors très aimables c’est la mort dans l’âme qu’elle doit siffler la fin des matchs cérébraux, sachant bien l’irremplaçable richesse des actions, joueurs, terrains et sous-bois sublimes dont elle est la meurtrière. 
Les pilotes aussi ont le don d’empêcher la jubilation infinie, à l’approche de l’ivresse des grandes altitudes, quand le simple jeu des nuages et de leurs ombres sur la terre forme le plus beau cinéma du monde. La voix nasillarde annonce que l’avion est à 10.000 mètres, ce que tout le monde sait déjà parfaitement, parce que tous les écrans l’affichent en attendant l’instant où le co-pilote (ou sa dernière conquête) appuiera sur le bouton pour libérer la liste de films qui ne seront audibles qu’à moitié, parce que le client précédent a forcé en ronflant la fiche pour les écouteurs et que le contact ne se fait plus correctement. Mais cela le pilote n’en a rien à battre, il crachote dans un anglais scandinave que nous survolons actuellement Varsovie. Je dis nous car d’un seul coup des centaines d’inconnus qui s’ignoraient encore il y a quelques heures forment un nous, une collectivité au destin commun, accrochée aux paroles de papa-le-pilote. Celui-ci ajoute que nous survolerons ensuite Moscou, puis plus tard Oulan-Bator, avant de passer entre Xian et Pékin pour la descente sur Shanghai, où il fait actuellement 23 degrés et légèrement nuageux. Et maintenant l’hôtesse de l’air chinoise nous la fait version mandarin, avec quand même un peu plus de douceur que le pilote qui, à en juger l’accent, doit être quelque chose comme au moins Danois, peut-être même Norvégien. Mais peu importe, la voix du mâle est de rigueur en altitude. C’est le Surmoi qui est aux commandes. Il dit, donc c’est vrai. A quand une femme pilote ?
Depuis les 10.000 mètres habituels, altitude de croisière de l’avion qui l’emmène à Shanghai, Professeur Doubledièse avait donc replongé sur le terrain de son petit village lémanique, du temps où il était 8-le-Gaucher. La veille, la soirée des retrouvailles avait été riche en souvenirs évoqués et ceux-ci s’insinuaient donc tout naturellement dans son premier sommeil après le fromage en plastic qu’il n’a qu’à moitié déballé. Ils se sont retrouvés au Chat Noir, couleur préfigurant l’état de ceux qui finiront aux aurores et dont il n’a pas pu être. Il a dû quitter l’assemblée aux petites heures, son avion pour Shanghai décollant dans la matinée. Il n’arrive pas à replonger dans le sommeil, alors il retrouve le fil des souvenirs.
Ils avaient 18 ans lorsque l’équipe s’effilocha. Ils en ont maintenant trois fois plus. Pendant tout ce temps, ils n’ont livré qu’un seul combat. Celui de la volonté de vivre et d’être au plus près ce qu’ils voulaient être. Ne pas se laisser enfermer dans les carcans et les carrières qui contraignent la personnalité profonde. Ne pas la laisser se rétrécir, se déformer, se renfrogner, se plaindre ni maugréer. Chacun y a gagné et perdu quelques batailles. Il n’y a pas de vainqueur absolu, il n’y a pas de grand perdant. Les rides, les cheveux gris, tout cela n’est rien, tout cela ne peut rien contre leur jeunesse éternelle. Mais le combat contre l’âge est inégal. Ce salaud n’a aucun effort à faire. Au combat contre la mémoire qui leur joue des tours, ils encaissent tous les buts de cet effaceur de traces. Tu te souviens de « pas bagarrer» ? Euh, non, je ne vois pas bien… Tu te souviens du but fantastique que tu as marqué sur ma passe aérienne ? Quelle passe ? Attends voir… C’était où déjà ?...
Innombrables ont été les anecdotes qui se sont échangées au cours de cette soirée. Mais les souvenirs des uns ne sont pas ceux des autres. L’épaisseur du temps a voilé les clairs matins. Ce qui fut ne peut être que revu avec des yeux plus vieux et donc aussi un peu pluvieux… Par pudeur, ils ont évité d’en parler. Tout le monde pensait à lui. L’ami des 15 ans, l’ami de toujours. C’était comme s’il avait été là. Prête-moi ta plume, et contre l’effaceur de traces j’écrirai un mot, se dit le Gaucher. Ecrire contre le temps, celui qui passe, celui qu’il fait. Il continue d’essayer de se battre, avec sa plume, avec chaque nouvelle conférence, car le temps qu’il fait est intolérable. Ceux qui gagnent des ballons d'or ne savent même pas de combien de pentagones et d'hexagones est constitué l'icosaèdre tronqué qui fait leur fortune. Douze pentagones et vingt hexagones exactement. Mais on leur demande de courir, pas de savoir. Les petits pentagones et hexagones de cuir sont cousus par des mains petites elles aussi. Elles savent parfaitement comment faire un ballon de football en assemblant les douze pentagones et les vingt hexagones de cuir. Plus haut, certains patrons savent parfaitement comment faire tronquer les triangles d'un icosaèdre régulier et obtenir ainsi des hexagones libérant la place pour douze pentagones. Plus haut encore, certains investisseurs savent parfaitement comment faire fructifier l'argent généré par le ballon de football en s’arrangeant pour qu’il ne redescende jamais. Et tout en haut enfin, certains dirigeants savent parfaitement comment doser l'opium du peuple. On est là pour gagner, pour vibrer, pour oublier. Le spectacle est cousu de fil blanc. Le monde est cousu de chaînes. Aujourd’hui encore, Professeur Doubledièse essaie de ne pas accepter. De ne pas devenir un salaud. Courte fut la nuit des retrouvailles. Il se retrouve maintenant hagard de fatigue dans cet avion, et il doit encore préparer le texte de sa conférence. Sa montre indique J-2. Il déteste ces montres électroniques mais la marque qui sponsorise la Swiss Academy a exigé que tous les professeurs en portent une. On leur a mis le modèle à 100 balles. Les poignets professoraux restent moins chers que les affiches. Ils n’ont pas le droit de négocier. Et puis d’abord, la montre tient compte automatiquement du décalage horaire. Certains ont trouvé ça génial. Doubledièse ne regarde jamais ces compteurs qui fascinent les obsédés de la performance. Nombre de pas, nombre de mètres courus, vitesse de pointe, vitesse moyenne… Bientôt, on mesurera le nombre d’érections et l’intensité des orgasmes ! Mais pour l’instant, le modèle bas de gamme indique juste J-2 avant la conférence attendue de Professeur Doubledièse. C’est le 3èmecolloque international sur les droits de l’homme organisé tous les 10 ans en Chine. Les droits populaires, Université du Grand Soir, Shanghai. La timide ouverture à la vision individualiste des droits de l’homme a fait long feu. Elle n’avait servi qu’à laisser les Occidentaux se balancer sur leur propre illusion : le marché amenant la démocratie… Ils y ont cru le temps nécessaire pour que les capitaux basculent du bon côté. Maintenant, on peut laisser tomber le masque. Tout est déjà dans le titre : s’il y a des droits populaires, il doit y en avoir d’impopulaires. Et beaucoup. Ne garder que ce qui sert. Un quarteron devrait suffire. Le carré central, rien que le carré central. Les contributions des étrangers sont plus attendues que jamais. Mais sauront-elles véritablement influencer la ligne officielle ? Comment croire qu’un pays aussi peuplé que surveillé laissera 8-le-Gaucher jouer le moindre rôle dans son histoire ?...  Les aventures de 8-le-Gaucher en Chine... Tome 1 : La démographie. Tome 2 : Les droits de l’homme. Tome 3 : La démocratie…
 
- Sisyphe !
- Quoi ?
- On te demande…

 

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