L'empreinte du vide - chapitre 2

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Le vol d’un icosaèdre tronqué
 
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Le ballon n’avait pas encore effectué la moitié de sa course aérienne mais 8-le-Gaucher savait déjà que sa passe était bien ajustée. Moi, Prométhée, je saisis une action au vol, c’est le cas de le dire !... Suivons cette passe pour voir un peu où ça nous mène. Entrons dans la visée de 8-le-Gaucher et voyons ce que ce gars-là peut ajouter à ma collection. En tout cas, ça commence bien, sa passe est vraiment belle. Le cuir tombera pile-poil dans les pieds de 9-le-Buteur au moment où il coupera sa trajectoire. 8-le-Gaucher le sait car il le sent, et il le sent comme on sait déjà tout à 15 ans. Ce sentiment le traverse instantanément, remontant du pied qui a fait la passe à la tête qui l’a pensée, du pied fidèle au cerveau souverain, comme pour le remercier de l’avoir si habilement sollicité et d’avoir cru en lui. Cette gratitude pédestre envahit tout son corps parce qu’il a réussi l’exploit de mettre une pensée à l’intérieur d’un ballon. Et ce ballon transporte maintenant cette pensée pour qu’elle éclose dans les pieds de 9-le-Buteur. Suspendue au temps courbe de la surprise, la pensée vole par-dessus la défense adverse. Elle file dans ce ciel étoilé de juin.
L'étoile filante s'appelle Icosaèdre tronqué. Moi, Prométhée, je dis que c'est comme ça qu'on doit dire si on veut appeler un chat un chat, car un ballon de football est fait de pièces de cuir cousues, à savoir des pentagones entourés d'hexagones, et le nom géométriquement homologué de ce polyèdre le plus populaire du monde est l'icosaèdre tronqué. Voilà. Mais quand on est tout essoufflé, on se pardonne certaines facilités, comme d'appeler ballon la sphère tournoyante que 8-le-Gaucher a envoyé fuser et survoler un certain nombre d'incrédules qui ignorent tout du nom scientifique de cet objet si familier. Ils n'y peuvent rien, aucun commentateur ne leur a jamais révélé ce joli nom : ça n'entre pas dans le langage des médias et des sponsors qui confinent le génie du football à un soulier d’or et transforment les spectateurs en un tapis hurlant. Pas étonnant que ce sport manque si cruellement de lyrisme. Or en ce moment, c'est la poésie de 8-le-Gaucher qui vole sur le terrain.
Tous la suivent et commencent à pressentir qu’elle atterrira au point précis où 9-le-Buteur la recueillera. Tout le monde comprend maintenant que ces visiteurs dépenaillés vont exploser les filets flambants neufs que le fringant club hôte entendait inaugurer en beauté… Le terrain de Lausanne est bien meilleur, les lignes bien plus droites, les filets bien plus beaux et les maillots bien plus seyants que ce qu’on trouve sur leur terrain de fortune, dans ce village des hauts de Lausanne qui pourtant prélève de très jolis impôts. Mais ces chagrinades géopolitiques ne viennent pas encore freiner l’enthousiasme de ces jeunes qui croient encore qu’au football c’est le meilleur qui gagne. A 15 ans, les choses sont encore assez simples. La fête sera pour nous, se disent les gars de 8-le-Gaucher. Il a dosé sa passe à merveille, c’est-à-dire qu’elle est exactement ce qu’une passe doit être : amicale. Une passe réussie provient de la connaissance du coéquipier. Pour lui faire une belle passe, il faut être son ami. Si on n’aime pas son coéquipier ça ne marche pas. Le cœur doit y être. Il faut donner le ballon en lui insufflant son propre esprit. Ces cadeaux-là ne se font qu’entre bons amis. Pas de football sans le plaisir d’offrir. Dans un ballon professionnel, il y a assez peu d’idées et beaucoup d’intérêts. Quand on joue avec un ballon obligé par des contrats divers la passe n’est plus plaisir mais devoir. Fricassée de passes trépassées. Il n’y a plus que des scores, des recettes, des drapeaux, du bruit, des crânes rasés, de la bouillie…
Seul un ballon amical peut faire vivre l’idée du football. L’idée est repêchée, elle est partagée, elle circule, elle rebondit, elle donne le mouvement, le rythme, elle règle les battements de cœurs des joueurs, le flux des gouttes perlant à leurs tempes, les ondulations salées de leurs cheveux trempés, l’humidité épaisse de leurs souffles de buffles. L’idée est l’essence du jeu, la partie cachée de la partie, l’invisible moteur de ces assemblages de chaussures à crampons, la noblesse des galériens sur gazon, la déesse des champs de patates qui servent de supports bosselés à la plupart des matchs de 8-le-Gaucher et son équipe. L’amitié qui bat dans le ballon, c’est ça qu’il regarde aujourd’hui quand il va voir un match, appuyé à son tour sur la barrière, comme les anciens d’avant, les ex-artistes arthrosés. Il y va rarement. Il y a trop de spectateurs qui n’y connaissent rien. Ils crient et ne voient que le score. Lui, il s’en fout du score, ce qui l’intéresse c’est de savoir si le ballon a le cœur qui bat ou pas. Cela se passe souvent sur des terrains de fortune. Là il battait, c’est sûr : 8-le-Gaucher lui avait insufflé cette énergie. Ce soir-là, c’était lui qui transmettait le feu sacré. Dans un icosaèdre tronqué…

 

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