Le soi actif

Etre actif c’est d’abord réfléchir…

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« Active self », le « soi actif » : joli slogan, mais qu’est-ce que ça veut dire vraiment ? Il ne s’agit pas d’un sujet vu comme actif au niveau simplement instrumental, mais bien plutôt actif dans la construction du sens attribué aux actions, ou ce que, depuis Aristote, on désigne comme la praxis.

Les activités instrumentales et concrètes (poïesis) sont productrices d’objets. Mais pour donner lieu à une praxis, ayant une signification morale, les activités doivent être constitutives de relations, de valeurs, d’images de soi et de motivations. Ce sont les liens entre ces dimensions essentielles de l’expérience humaine qui ensemble constituent l’action.

En aidant l’individu à mieux se connaître soi-même et à s’orienter parmi les choix que lui offre la situation, le « kaléidoscope de l’expérience » permet à l’individu d’être acteur de sa propre transformation et de son environnement. Cet outil pratique favorise justement la formation d’un soi actif.

On trouve le concept « active self » (traduit par « moi actif » dans la version française) chez le philosophe et pédagogue américain John Dewey (1859 – 1952) (Voir: John Dewey, « Démocratie et éducation. Introduction à la philosophie de l’éducation », Paris : Editions l’Age d’Homme, 1983). Ce philosophe et pédagogue pragmatique a marqué l’histoire. C’est à lui que l’on doit notamment l’expression « learning by doing » (apprendre en faisant). Le kaléidoscope de l’expérience permet justement d’apprendre des choses sur soi en utilisant cet outil.

Les travaux de Dewey ont influencé le développement de la sociologie dite de l’interactionnisme symbolique (école de Chicago). J’ai moi-même développé mes propres travaux de recherche dans ce courant de pensée. Le pragmatisme de l’outil « kaléidoscope de l’expérience » s’inscrit dans la perspective de cet éminent philosophe et pédagogue.

John Dewey considère que l’individu est actif (« active self ») parce qu’il oriente ses comportements en fonction de la projection qu’il se fait du monde tel qu’il voudrait qu’il soit. Il n’est pas entièrement déterminé par des causes antérieures, il est aussi l’architecte de son environnement. L’individu agit par intérêt pour un système social dans lequel il se projette. Il élabore donc ses projets en relation avec le monde tel qu’il le perçoit et en fonction de sa conception du monde idéal tel qu’il est en mesure de se le représenter.

Quand les hommes définissent des situations comme réelles, celles-ci sont réelles dans leurs conséquences. (William I. Thomas).

Comme le dit le théorème de Thomas, ce n’est pas la réalité « objective » qui détermine nos comportements, c’est au contraire la représentation que nous nous faisons de la réalité. Nous reconstruisons mentalement la réalité par sélection et interprétation des informations perçues. C’est dans la manière de sélectionner et de mettre en forme les éléments de la « réalité » que réside le « soi actif » (active self). C’est pourquoi on peut dire que l’expérience est constituée par la manière dont nous mettons les choses ensemble.

 

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La réalité « objective » n’existe pas sans un acteur qui se la représente et qui attribue un sens aux situations rencontrées. L’expérience personnelle est la manière dont l’acteur met ensemble les événements ou épisodes de sa propre vie. Les significations attribuées aux événements évoluent avec notre expérience. On peut mieux s’en rendre compte et comprendre comment nous interprétons et vivons la réalité en faisant un exercice réflexif tel que celui proposé par ce jeu-outil kaléidoscope de l’expérience.

Avec Dewey, on peut parler d’un utilitarisme social. Celui-ci se situe entre deux autres formes d’utilitarisme: d’un côté, l’utilitarisme individualiste qui postule que l’individu ne recherche que son propre bonheur, et de l’autre l’utilitarisme universaliste dans lequel l’individu agit uniquement pour augmenter le bonheur de tout le monde.

Ces deux lectures de la vie sociale sont bien peu réalistes : l’égoïsme et l’altruisme peuvent-ils exister à l’état brut ? La réalité n’est-elle pas nécessairement faite d’un peu des deux, à des degrés de mélange divers selon les contextes et les circonstances ? L’utilitarisme social me semble une explication plus plausible concernant la nature de la motivation et donc de l’action humaine, car on ne peut penser à soi en dehors d’un système social, pas plus qu’on ne peut penser au système sans se situer soi-même dans celui-ci.

Par ailleurs, c’est aussi un postulat qui permet d’expliquer mieux que les autres pourquoi des individus non-contraints de le faire adoptent des comportements et entreprennent des actions altruistes au-delà de ce qui leur est demandé. L’individu développe des comportements volontairement pro-sociaux (« voluntary prosocial behavior »), parce qu’il élabore activement le soi (« active self ») dans l’optique de faire advenir le monde tel qu’il aimerait qu’il soit.

L’importance de la motivation est soulignée chez Dewey par l’idée d’une construction continue de soi, en formation constante. On voit ainsi que la thèse de Dewey, pourtant inscrite dans une tradition de pensée que l’on qualifie volontiers comme « individualiste », a des points communs avec la notion de transformation ou de mutation telle qu’on la retrouve dans la pensée chinoise. Dès lors, au lieu d’opposer artificiellement la pensée « occidentale » et la pensée « chinoise », on doit au contraire souligner la parenté entre la notion de « active self » et ce qu’on peut appeler en Chine les exercices de la « culture de soi » (Voir: Stéphane Feuillas, « La culture de soi. Nature et spontanéité », Le Point, Hors-série, mars-avril 2007, pp. 35-37).

Un pragmatisme similaire (« ce qui est vrai est ce qui marche ») constitue sans doute l’être humain de manière transculturelle, mais ce sont des stéréotypes issus de lectures essentialistes, faisant de la différence et non de la similitude un marqueur de catégories, qui vont alors dépeindre les « Occidentaux » comme « individualistes », ou les « Chinois » comme « non-individualistes ». Rien n’est plus éloigné des variations que l’on observe dans la réalité que ces représentations réductrices issues d’une observation superficielle des comportements.

Approfondir la connaissance de soi avec le « kaléidoscope de l’expérience » peut permettre de dépasser les stéréotypes réducteurs et les discriminations qui parfois les accompagnent. Une réflexion plus détachée, autonome et active sur soi-même et sur les autres, est requise pour se resituer soi-même par rapport aux divers systèmes d’action caractérisant différents contextes.