Capabilité participative

Sociologie de l’enfant acteur. Capabilité participative dans les loisirs organisés.

Ce projet de recherche, soutenu par le Fonds national suisse (FNS), a été mené par Daniel Stoecklin, Jean-Michel Bonvin et Ayuko Sedooka (Université de Genève).

La problématique

Les droits de l’enfant comprennent le droit d’être entendu (article 12 de la Convention relative aux droits de l’enfant), un droit qui doit pouvoir s’exercer dans tous les espaces que fréquentent les enfants. Qu’en est-il du droit d’être entendu dans les loisirs organisés des enfants ? C’est la question que pose cette recherche, au sein des « activités extra-scolaires » en Suisse romande. Il éclaire la « capabilité participative » des enfants, définie comme « la capacité que l’enfant a de participer effectivement à la définition et à la réalisation des choix affectant sa propre vie ». Le projet met en évidence les facteurs qui favorisent ou entravent la capabilité participative des enfants dans leurs loisirs organisés (« activités extra-scolaires »).

La méthode

Cela s’est fait à travers des entretiens semi-directifs, effectués à deux reprises dans une dimension longitudinale, avec 34 adolescents, âgés de 13 - 16 ans, participant régulièrement à des loisirs organisés, ainsi que des entretiens avec 11 responsables d’institutions et trois responsables des politiques cantonales de l’enfance et de la jeunesse dans le canton du Valais, de Vaud et de Fribourg, et à travers une analyse documentaire. Nous avons privilégié une approche qualitative qui permet de recueillir les opinions des jeunes sur les loisirs auxquels ils participent, afin de mieux comprendre leurs motivations pour les loisirs organisés. Le recueil et l’analyse des données ont été effectués sur la base d’un dispositif méthodologique, comprenant les outils qualitatifs suivants :

-      Recherche documentaire

-      Entretiens individuels (semi-directifs)

-      Dispositif expérimental (Mind Mapping Tree)

Ce dispositif a été inspiré par le “système de l’acteur” (Stoecklin, 2009) et l’outil “kaléidoscope de l’expérience”.

Les résultats

Les chercheurs ont identifié trois formes de capabilité participative : la capabilité participative adaptative, la capabilité participative innovative et la capabilité participative coopérative.

-      La capabilité participative adaptative qualifie une situation dans laquelle la motivation de l’enfant pour fréquenter le centre de loisirs est renforcée par le plaisir de rencontrer des gens et la détente procurée par les activités dans le cadre du loisir organisé dont les ressources offrent une palette d’activités diverses ainsi que la liberté de ne pas participer activement.    

-      La capabilité participative innovative se rencontre lorsque des enfants sont très motivés soit pour réaliser leurs propres projets soit pour transformer certaines ressources (individuelles ou institutionnelles) et que l’institution offre un soutien adéquat et personalisé à leurs demandes.

-      La capabilité participative coopérative concerne une situation d’interdépendance plus élevée entre l’individu et l’institution. Les ressources de l’acteur et celles de l’institution sont reconnues mutuellement et réciproquement par les enfants et les responsables, et on assiste alors à une coopération renforcée. Cette forme de capabilité participative optimise les possibilités de créer un espace auto-déterminé, reposant sur la co-construction des cadres du projet, une logique élective, la conquête de ressources nécessaires, et l’autonomie des usagers.

Ces trois formes de capabilité participative peuvent répondre aux besoins de différents enfants à différentes périodes de leurs vies. Elles ont un aspect temporel important (les bonnes ressources au bon moment). Il faut souligner que toutes ces formes de capabilité participative sont transitoires et qu’un même individu peut passer d’une forme à une autre en fonction de sa carrière biographique et de son « système d’action » en constante évolution.

Un des résultats principaux est qu’il n’y a pas de détermination simple entre les facteurs structurels et les facteurs personnels de l’enfant dans la capabilité participative dans le cadre des activités de loisirs organisés. C’est-à-dire que même dans un cadre institutionnel plus structuré et moins favorable à la marge de liberté et d’autonomie de l’enfant, on a pu observer une dynamique de transformation de la participation des jeunes. La différentiation de la participation s’observe comme suit : nos données empiriques montrent que la capabilité participative de l’enfant augmente lorsque les buts (motivations) et les ressources personnelles (affectives, cognitives, culturelles, sociales, physiques) de l’acteur (enfant) correspondent aux ressources de l’environnement institutionnel. Cette synergie motivationnelle s’observe quel que soit le type d’institution (très, moyennement ou peu structuré).

Cela nous amène à développer la notion de « syntonie » : Tiré de la physique, où elle désigne l’état d’ondes qui oscillent à la même fréquence, le concept de syntonie, appliqué ici, désigne la correspondance les ressources des adolescents et celle des centres de loisirs qu’ils fréquentent. Or, cette syntonie dépend surtout de la manière dont ces ressources sont perçues par les acteurs. Le « système de l’acteur » (Stoecklin, 2009) permet justement de visualiser comment l’acteur indexe les ressources qu’il identifie (celle du centre de loisirs et les siennes propres). La capabilité participative des enfants dans les activités de loisirs organisés se déploie à travers des formes de participation caractérisées par la « syntonie » entre le système d’action (Stoecklin, 2009) de l’enfant et le système organisationnel de l’institution (centre de loisirs).

Il n’y a pas de détermination simple entre les facteurs institutionnels et les facteurs personnels de l’enfant dans la capabilité participative dans le cadre des activités de loisirs organisés. Leurs rapports sont médiatisés par un ensemble de représentations impliquant diverses dimensions de l’expérience (« système de l’acteur », Stoecklin, 2009) fonctionnant comme une « structure » habilitante et contraignante (Giddens, 1987). Le caractère contraignant et habilitant des pratiques sociales, souligné par Giddens, se retrouve dans chacune des dimensions du « système de l’acteur » (Stoecklin, 2009), vues comme des dimensions à travers lesquelles les acteurs rendent compte de leurs expériences (activités, relations, valeurs, images de soi et motivations). Ce système fonctionne donc comme une structure de représentations qui s’engendrent autant qu’elles se délimitent les unes les autres.

Implications théoriques

Cette recherche contribue ainsi à la théorie de l’enfant acteur et s’inscrit dans la sociologie de l’action. L’agentivité (notion traduite de l’anglais agency) peut être conceptualisée comme la syntonie effective entre les ressources de l’acteur et celles du milieu tel que perçues par l’acteur. Lorsque cette syntonie augmente, l’acteur se sent motivé à déployer plus largement l’ensemble des dimensions de son expérience (activités, relations, valeurs, images de soi et motivations) au sein d’une institution (ici un centre de loisirs). Il s’ensuit que c’est la réalité perçue qui permet à l’acteur de participer plus pleinement, et non pas une réalité qui serait objective (mesurée à travers une typologie d’institutions « objectivement » plus ou moins organisées).

Nos résultats montrent bien l’importance de cet équilibre différenciel (syntonie plus ou moins grande) chez chaque enfant : c’est sa perception des deux ensembles de ressources qui lui permet d’avoir une plus grande (agentivité) agency, car cette dernière n’est pas aussi fortement liée au cadre institutionnel : même dans un cadre relativement rigide, un acteur peut déployer de l’agentivité (agency) s’il se sent en syntonie avec ce cadre. Et inversement, un cadre très ouvert ne favorise pas forcément cette syntonie et donc l’agentivité qui en découle.

(La notion de syntonie et celle de capabilité participative sont plus longuement développées dans le rapport au FNS et dans un article en préparation ; je ne mets pas ces développement ici, car le lecteur est ici probablement davantage intéressé par les retombées pratiques de la recherche ; voir la section ci-dessous).

Recommandations pratiques

Les résultats de la recherche peuvent éclairer les politiques publiques relatives à l’enfance.

Le concept sociologique d’agentivité (tiré de l’anglais agency) étant proche de la notion plus commune d’épanouissement, les résultats de la recherche permettent de dire que l’épanouissement des enfants dans les activités de loisirs organisés augmente lorsqu’il y a syntonie entre leurs ressources propres et celle du centre de loisirs.

Il est important de souligner que cette syntonie est possible quelle que soit la forme de capabilité participative (adaptative, innovative ou coopérative). Autrement dit, des centres de loisirs très structurés ne sont pas forcément plus « écrasants » que des centres de loisirs moins structurés. Réciproquement, les centres de loisirs prônant l’autonomie des usagers ne sont pas toujours adaptés aux attentes de tous les usagers potentiels. Il s’agit de trouver la bonne « syntonie » entre les ressources des acteurs et celles du centre.

Par conséquent, il faut veiller à offrir une palette suffisante d’activités selon des logiques différentes : certaines activités plus « cadrantes » sont propices à l’épanouissement de certains enfants à certains moments, tandis que d’autres activités favorisant l’autonomie sont requises à d’autres moments pour d’autres enfants.

Des recommandations pratiques pour les responsables de centres de loisirs peuvent ainsi être formulées :

·      Estimer si les usagers sont plutôt dans une dynamique de capabilité participative adaptative, innovative ou coopérative.

·      Evaluer la répartition des usagers (selon leur âge et leur sexe) dans ces trois types de capabilité participative, sachant qu’un enfant peut passer d’un type à l’autre en fonction des activités proposées.

·      Identifier les ressources des individus et celles du centre de loisirs, telles que perçues par les jeunes, et évaluer la syntonie entre les jeunes et le centre.

·      Ajuster la politique du centre de loisir à la syntonie désirée collectivement (sur la base d’une consultation des jeunes).

·       Mettre en œuvre les décisions qui en résultent. Faire notamment attention à la question du « timing », à savoir tenir compte de l’importance d’avoir la bonne ressource au bon moment (celle du jeune et/ou celle du centre), car cela influence beaucoup la participation des usagers.